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samedi 28 avril 2018

Le Moyen Âge Central (987-1337) - Troisième partie : la centralisation du pouvoir royal

Pour lire la deuxième partie du chapitre, cliquez ici.
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C) La centralisation du pouvoir royal

1) Les réformes de Philippe II Auguste (1180-1223)

Philippe Auguste contribue à la centralisation du pouvoir. Menacé par la Flandre, principauté économiquement riche grâce au commerce de draps, et par la Champagne contrôlée par ses oncles, il parvient à reprendre l’avantage. A la mort du duc de Flandre Philippe d’Alsace, le roi s’empare de cette région ainsi que le Hainaut.

Le titre Rex Francorum (roi des francs, ou roi des français) est remplacé par Rex Franciae (roi de France) qui perdure jusqu’à la Révolution française. Le roi instaure des offices révocables tels le garde des sceaux qui remplace le chancelier.

Le royaume est désormais découpé en plusieurs conscriptions : le domaine royal compte 28 bailliages (au nord) et sénéchaussées (au sud).

Face à la menace anglaise, Philippe Auguste entreprend la construction d’enceintes aux alentours de Paris à partir de 1190, achevée sur les deux rives en 1215.

Le royaume de France à la mort de Philippe Auguste en 1223. En vert, les fiefs mouvants de la couronne. En jaune, les seigneuries ecclésiastiques. En rouge, les fiefs appartenant au roi d’Angleterre. En bleu, le domaine royal.
Si nous comparons cette carte avec celle de 987, nous remarquons distinctement que le domaine royal s’est considérablement accru, cela étant dû aux conquêtes de Philippe Auguste sur les terres du roi d’Angleterre (notamment la Normandie).

2) Le règne de Louis IX, ou Saint Louis (1226-1270)

Louis IX poursuit les réformes administratives de Philippe Auguste. Par exemple, par une ordonnance datée de 1254, il impose aux baillis et aux sénéchaux le serment de ne pas imposer de nouvelles taxes et de respecter les coutumes locales.

Il entreprend également des réformes judiciaires considérables. Jusqu’à son règne, les ordalies, jugement de Dieu, se pratiquent. Elles consistent à subir une épreuve[1] en remettant sa vie aux mains de Dieu. Les duels judiciaires, forme particulière de l’ordalie, vise à un duel entre l’accusé et le plaidant ou entre leurs champions respectifs. Louis IX met fin à ces pratiques en 1258 et les remplace par la recherche de preuves écrites, ou l’enquête. Il met en place le système de l’appel au roi, qui peut refaire un procès tranché par la justice seigneuriale. Par ailleurs, en cas de crimes de lèse-majesté, seul le roi peut désormais juger. Enfin, le roi peut se saisir d’une affaire judiciaire avant qu’elle ne soit jugée par le seigneur.

Il meurt de maladie à Tunis en 1270, alors qu’il se lance pour la Huitième Croisade. 22 ans plus tard, il est canonisé, prenant le nom de Saint Louis.


3) Philippe IV le Bel (1285-1314)

Dans un royaume peuplé de 13 millions d’habitants, la monarchie se trouve endettée. Philippe le Bel, succédant à son père Philippe III le Hardi, cherche à récupérer de l’argent. Il parvient à mettre en place un nouvel impôt au clergé en 1296, puis à confisquer les biens des Juifs, après les avoir fait expulser. Il convoite également les biens des Templiers, ordre devenu riche puisqu’il joue le rôle de banque à l’échelle européenne.
Cet ordre perd sa raison d’être[2] après la prise de Saint-Jean d’Acre par les Mamelouks en 1291, forçant notamment les Templiers à se replier sur Chypre. De plus, le roi a exprimé son désir d’intégrer l’ordre, mais cette requête a été refusée.

Philippe le Bel discute de leur sort auprès du pape Clément V (1305-1314), d’origine française, proposant ainsi de fusionner les Hospitaliers et les Templiers en un seul ordre. A nouveau, le Grand Maître Templier Jacques de Molay refuse.

Il profite des rumeurs à propos de pratiques dissolues et d’idolâtrie au sein de l’ordre. Le 13 octobre 1307, il fait arrêter tous les Templiers du royaume, ce qui correspond à 15 000 hommes environ. Soumis à la torture, ils avouent, sans doute par peur, qu’en intégrant dans l’ordre, on leur demande de renier le Christ et que le crachat sur un crucifix ou une icône se pratique ; coupables de « baisers obscènes », ils disent se livrer également à la sodomie. Certains confessent même l’adoration d’idoles. Ils reviennent progressivement sur leurs aveux par la suite, affirmant qu’elles sont fausses et d’avoir cédé par peur de la torture. L’affaire tardant, Philippe le Bel fait brûler 54 templiers en 1310, ce qui pousse une majorité des détenus d'avouer encore quelques fautes.

Philippe le Bel incite les autres souverains européens à arrêter les templiers hors du royaume de France et de les juger. Le pape Clément V est contraint à dissoudre l’ordre du Temple et de confier tous leurs biens aux Hospitaliers, sauf en Espagne et au Portugal. Peu après, ces derniers remettent environ 200 000 livres au roi de France.

Jacques de Molay est finalement exécuté au bûcher en mars 1314, Geoffroi de Paris rapporte ses dernières paroles :
« Seigneurs au moins, laissez-moi joindre un peu mes mains, et vers Dieu faire oraison, car c'en est le temps et la saison. Je vois ici mon jugement, où mourir me convient librement. Dieu sait qui a tort et a péché, le malheur s'abattra bientôt sur ceux qui nous condamnent à tort. Dieu vengera notre mort. Seigneur sachez que, en vérité, tous ceux qui nous sont contraires par nous auront à souffrir. En cette foi je veux mourir. Voici ma foi, et je vous prie, que devers la Vierge Marie, dont notre Seigneur le Christ fut né, mon visage vous tournerez[3] ».

Selon Maurice Druon dans Le Roi de fer (1955), le premier tome de sa suite romanesque historique Les Rois Maudits (rédigée entre 1955 et 1977), il aurait hurlé :
« Roi Philippe, chevalier Guillaume[4], pape Clément, avant un an je vous appelle à comparaître devant le tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment[5] ! Maudits ! Maudits ! Vous serez tous maudits jusqu’à la treizième génération de votre race ! »


4) La crise dynastique (1314-1328)

A la mort de Philippe IV le Bel, son fils aîné Louis X le Hutin lui succède. Il ne règne que 2 ans avant de s’éteindre à son tour. Son épouse enceinte, une régence se met en place, en attendant la naissance. Elle a finalement lieu le 14 novembre 1316. C’est un fils, il devient Jean Ier le Posthume. Il ne vit cependant que cinq jours.

Le problème de la succession se pose pour la première fois : faut-il choisir la fille de Louis X, Jeanne, ou son frère aîné, le régent Philippe ?  On questionne la légitimité de cette dernière. En effet, sa mère Marguerite de Bourgogne est reconnue avec sa sœur Blanche coupable d’adultère, avec respectivement les chevaliers Philippe et Gauthier d’Aunay. Les amants subissent un terrible sort tandis que les deux femmes sont incarcérées au cachot. Jeanne est donc considérée comme une bâtarde et est donc exclue de la succession. Philippe devient roi, sous le nom de Philippe V. Il ne règne qu’en 1322, mourant sans fils. Le dernier fils de Philippe le Bel, Charles, prend le trône sous le nom de Charles IV. Celui-ci meurt également sans donner de fils, en 1328. Le neveu de Philippe le Bel, Philippe de Valois, est désigné comme régent.
A nouveau, quelle personne peut monter sur le trône ? Il reste trois prétendants principaux :
-Edouard III, roi d’Angleterre, petit-fils de Philippe IV le Bel par sa mère Isabelle. Or, il a 16 ans et il est de facto une marionnette de Roger Mortimer, amant de la reine Isabelle, ayant renversé son père Edouard II.
-Philippe de Valois, fils de Charles de Valois, lui-même frère de Philippe IV le Bel. Philippe est donc le neveu de Philippe IV le Bel.
-Philippe d’Evreux, comte d’Evreux, petit-fils de Philippe III.
C’est Philippe de Valois qui est désigné roi par les barons de France. Il prend donc le nom de Philippe VI. Edouard III prête hommage au nouveau roi de France, récupérant la Guyenne perdue en 1324 après un conflit avec Charles IV le Bel.

Deux principes sont posés suite à ces deux crises de succession :
-les femmes ne peuvent gouverner le royaume (à partir de 1316)
-leurs descendants sont exclus de la couronne (à partir de 1328).




[1] Par exemple, l’épreuve du feu, qui consiste à traverser deux bûchés entrecroisés sans se brûler. Ou encore celle de l’eau bouillante, l’accusé devant plonger son bras dans un chaudron bouillant et en récupérer le caillou ou l’anneau béni. Le bras brûlé est bandé, puis la plaie est examinée quelques jours après : si elle est cicatrisée, il est innocent ; si elle est infectée, il est coupable.
[2] Rappelons que l’Ordre du Temple est chargé de protéger les pèlerins sur la Terre Sainte.
[3] Geoffroi de Paris, Chronique métrique de Philippe le Bel.
[4] Il s’agit a fortiori de Guillaume de Nogaret, garde des sceaux et conseiller du roi. Or cette partie de ce discours, sans doute fictif, semble anachronique, car selon certaines sources Guillaume de Nogaret est mort en 1313, avant l’exécution de Jacques de Molay.
[5] Clément V meurt un mois plus tard, le 20 avril 1314, d’un cancer de l’intestin. Philippe le Bel meurt le 29 novembre 1314, des suites d’un accident de chasse.

mercredi 18 avril 2018

Le Moyen Âge Central (987-1337) - Deuxième partie : les conflits externes et internes

Pour lire la première partie du chapitre, cliquez ici.
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B) Les conflits externes et internes

1) Les Croisades

Las des guerres entre catholiques, le pape Urbain II (1088-1099) lance l’appel à la croisade le 27 novembre 1095, à l’issue du concile de Clermont. Il invite les catholiques à partir pour la Terre Sainte et la libérer des « infidèles ». En effet, depuis 638, les musulmans l’occupent ; ils laissent les pèlerins chrétiens accéder à la ville. Le Saint-Sépulcre (lieu du tombeau du Christ) est cependant détruit parmi d’autres bâtiments chrétiens sous le calife fatimide Al-Hakim bi-Amr Allah, au début de l’an mil. Le principal motif de la croisade est donc de préserver les pèlerinages à Jérusalem. Il s’agit également de détourner les nobles des guerres privées et de leur promettre la rémission totale des péchés et donc une place au paradis. 

L’aristocratie est plus concernée que les souverains, car après un mouvement de croisés populaires (petit peuple), ce sont surtout des nobles qui se croisent. Godefroi de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie, est le premier à partir en croisade, suivi de Raymond de Saint Gilles, comte de Toulouse, ayant participé à la Reconquista[1] espagnole, Bohémond de Tarente, Hugues le Grand, comte de Vermandois et frère du roi Philippe Ier, etc. Les croisés arrivent à Constantinople en 1097. En échange de vivres et de cadeaux, ils jurent au basileus Alexis Ier de lui restituer les terres conquises autrefois byzantines. A la fin de l’année, ils mettent le siège sur Antioche, qu’ils prennent finalement en juin 1098. Ils s’emparent de Jérusalem l’année suivante.

La plupart des croisés retournent en Occident. Le frère de Godefroi de Bouillon, Baudoin, devient roi du royaume de Jérusalem (allant de Jérusalem à Tibériade), seul avec 300 chevaliers et 2000 piétons. D’autres Etats catholiques apparaissent suite à la croisade, tels la Principauté d’Antioche, le Comté d’Edesse.

Des ordres religieux militaires naissent suite à la croisade : l’Ordre de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, ou Hospitaliers, reconnu en 1113 et devenant un ordre militaire à partir de 1130 ; l’Ordre des Pauvres Chevaliers du Christ du Temple de Salomon ou Templiers, reconnu à son tour en 1129. Tous deux ont pour mission de protéger les pèlerins en route pour la Terre Sainte, puis plus généralement de défendre le royaume chrétien d’Orient.

 La croix des Hospitaliers
La croix des Templiers


2) Les conflits entre la France et l’Angleterre

En 1066, l’Angleterre est conquise par le duc de Normandie, Guillaume dit « le Bâtard », devenant ainsi roi de ces nouvelles terres. En 1152, Louis VII (1137-1180) répudie son épouse Aliénor, duchesse d'Aquitaine, ne lui apportant pas d’enfant mâle. Henri II d’Angleterre l’épouse. Louis VII et Henri II se sont entendus pour unifier la France et l’Angleterre. Par conséquent, deux fils du roi d’Angleterre sont fiancés aux deux filles du roi de France. Or l’aîné, Henri le Jeune, meurt en 1183, compromettant le projet. Le deuxième fils, Richard, se révolte contre son père afin d’être reconnu comme héritier légitime de la couronne.
Richard Ier « Cœur de Lion » (1189-1199) succède donc à son père, héritant de l’Aquitaine. L’Angleterre est à cette période théoriquement plus puissante que la France.

Les Etats Chrétiens menacés par le sultan d’Egypte Salâh ad-Dîn Saladin –, la Troisième Croisade est lancée en 1189. Richard Ier et Philippe Auguste (1180-1223) y participent. Prétextant une maladie, ce dernier retourne en France. En réalité, il cherche à s’emparer des terres de Richard sur le continent, notamment l’Aquitaine (ou Guyenne) et la Normandie. Sur le chemin vers l’Angleterre, Richard est capturé par l’empereur germanique, exigeant une rançon. Sa mère Aliénor parvient à récupérer la somme et Richard revient. Celui-ci meurt fatalement  en 1199 à Châlus, tué par un archer.

Son frère Jean « Sans Terre » lui succède. Pour avoir concédé des territoires à la France durant l’absence de Richard, il est connu pour être un personnage fourbe. Très mauvais diplomate, il perd le contrôle de quelques vassaux, notamment le comte de la Marche Hugues de Lusignan en Aquitaine. Celui-ci fait appel à Philippe Auguste, qui exige que le roi Jean comparaisse devant le tribunal. Ce dernier ayant refusé, le roi de France lui confisque ses fiefs et envahit l’Aquitaine, la Bretagne et la Normandie.

L’empereur germanique s’allie avec Jean sans Terre et tous deux attaquent le nord et l’ouest de la France en 1214. Philippe Auguste parvient à arrêter les Anglais, qui sont défaits à Bouvines le 27 juillet de la même année.  

Jusqu’à 1337, l’Angleterre et la France se maintiennent ensuite en paix. La France a ainsi agrandi son territoire.


3) Combattre les hérésies

Une hérésie surgit dans le Midi de la France et près de Lyon à la fin du XII° siècle : il s’agit respectivement de l’hérésie cathare (« pur » en grec) et de celle des Vaudois.
-Le catharisme rejette le caractère rédempteur du Christ, tout en le reconnaissant comme prophète, et refuse de reconnaître le rôle d’intermédiaire du clergé. Les adeptes ne reconnaissent qu’un sacrement qu’ils appellent le consolamentum. Ils refusent notamment de manger de la viande et pratiquent l’abstinence sexuelle. Cette hérésie est apparue surtout dans la région d’Albi (on appelle ainsi les hérétiques cathares « les Albigeois »). La réforme grégorienne ayant incité les nobles à rendre des terres aux ecclésiastiques, certains princes anticléricaux se convertissent à cette hérésie. C’est le cas par exemple du comte de Toulouse ou du comte de Foix.
-Pierre Valdès, un riche marchand de Lyon, abandonne sa vie après avoir découvert la Bible. Il fait vœu de pénitence et de pauvreté. Lui et ses disciples reçoivent en premier lieu l’autorisation du pape de prêcher. Mais dû au succès de cette communauté, le pape excommunie Pierre Valdès et ses disciples suite au concile de Vérone en 1184.
A partir de 1208, le pape Innocent III (1198-1216) appelle à la croisade contre les hérétiques. A la tête des croisés se trouvent Simon de Montfort et le fils de Philippe Auguste, le futur Louis VIII.

Cette croisade est accompagnée de massacres comme celui de Béziers en 1209, où on estime environ 30 000 morts. Elle se termine finalement en 1229.
Afin de lutter contre les hérésies, le pape Grégoire IX (1227-1241) crée l’Inquisition.


Pour lire le troisième chapitre, cliquez ici.
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[1] Opération de reconquête de l’Espagne, occupée à cette période par les musulmans.

mardi 3 avril 2018

Le Moyen Âge Central (987-1337) - Première partie : les premiers Capétiens

Contrairement au Haut Moyen Âge, le Moyen Âge Central marque une période de stabilité. C’est également une période de croissance économique, de progrès social et de paix relative, malgré quelques conflits sporadiques.

A) Les premiers Capétiens

Le terme « Capétien » provient du surnom du roi Hugues Ier (987-996), dit Capet, car détenant notamment l’abbaye Saint-Martin de Tours (abritant comme relique la Cape de Saint Martin[1]). Avant l’avènement d’Hugues Ier, cette dynastie est appelée les Robertiens, Robert étant son fondateur.

Les Capétiens sont la plus longue dynastie royale en France, qui règnent continuellement de 987 jusqu’en 1792, puis de 1814 à 1815, et enfin de 1815 à 1848. Jusqu’en 1328, 14 souverains se succèdent directement de père en fils. Contrairement aux précédentes dynasties royales, seul le fils aîné récupère tous les biens du père après sa mort.

Le territoire de France correspond à deux territoires : le domaine royal, possédé par le roi, et le royaume, terres dépendant du roi mais géré par des princes ou des seigneurs.

Le royaume de France en 987. En bleu, le domaine royal.

1337 marque le début de la Guerre de Cent Ans, lorsque le roi de France Philippe V de Valois (branche cadette de la dynastie capétienne) confisque la Guyenne (Aquitaine) au roi d’Angleterre Edouard III. C’est donc le début d’une autre période, plus sombre.


1) L’avènement d’Hugues Capet

Le père d’Hugues Capet, Hugues le Grand, était dux francorum, une sorte de vice-roi, titre conféré par le roi Louis IV. Hugues Capet hérite de ce titre. A la mort accidentelle de Louis V, le dernier carolingien, les Grands se réunissent afin d’élire un nouveau roi. Hugues Capet remporte l’élection et est sacré à Noyon par l’évêque de Reims Adalbéron, en juillet 987.

Le sacre des rois :

Le roi se rend en procession à la cathédrale de Noyon. Le roi prête serment à l’Eglise : il promet de défendre la foi, assurer la paix, la justice et la protection de l’Eglise. Il fait ensuite serment de protéger son peuple.
Les moines de Saint-Remi de Reims apportent la Sainte-Ampoule[2], relique miraculeuse car elle ne se vidait jamais et elle fut apportée par une colombe lors du baptême de Clovis. Le roi se dépouillant de ses vêtements, l’archevêque l’oint de sept croix : à la poitrine (le cœur), sur le front (l’intelligence et la sagesse), entre les épaules (la force), et à la jointure des bras et des mains (les actions).
On lui remet les insignes royaux :
-la couronne, symbole d’autorité royale.
-le sceptre, bâton du commandement.
-l’épée ou le glaive.
-l’anneau, symbolisant le mariage du roi avec l’Eglise et avec le peuple.
Les grands représentants posent la main sur sa couronne puis embrassent le roi, le premier étant l’archevêque suivi des ecclésiastiques. Le roi est enfin acclamé par le peuple.
Après son sacre, Hugues Capet fait sacrer son fils aîné Robert et l’associe dans le gouvernement, choisissant d’emblée son successeur. Cette pratique continue jusqu’à Philippe II Auguste (1180-1223), où la succession de père en fils s’effectue naturellement.

Hugues Capet meurt en 996, confiant le pouvoir à Robert.

2) La reconquête de l’autorité royale

Robert II le Pieux (996-1031) associe son fils aîné Hugues à ses actions politiques à partir de 1017. Ce dernier meurt prématurément en 1025, et les nobles refusent qu’il choisisse son deuxième fils Henri. Le roi doit finalement faire imposer son choix.
En 1031, après la mort de Robert, Henri Ier monte sur le trône. Il règne environ 30 ans avant que son fils Philippe Ier prenne à son tour le pouvoir en 1060.

Philippe entreprend véritablement la reconquête de l’autorité royale. Les grands nobles du royaume étant jusque-là autonomes, souvent plus puissants que le roi car ayant plus de vassaux et considérablement plus de terres, il reprend progressivement le contrôle sur eux. Il reçoit quelques appuis du comte d’Anjou, du comte de Vendôme, du duc de Bourgogne et du duc de Normandie (des voisins certes puissants, mais peu fiables). En revanche, les comtes de Blois et de Vermandois lui sont très hostiles. Tous voient d’un mauvais œil les interventions du roi dans le royaume. Les territoires méridionaux se considèrent même indépendants.
Sous Philippe Ier, les chartes royales se multiplient : on en compte 171 de 1060 à 1108.Ses actes concernent non plus le domaine royal, mais également tout le royaume. Il recrée des fonctions tels le chambellan, le sénéchal ou encore le maréchal. Il reprend en main l’administration financière : par les impôts, son territoire s’étend.


3) Les transformations économiques et sociales

Les châteaux se multiplient. De 12 en l’an mil, on passe à 36 châteaux en 1050. 60% appartiennent à des petits seigneurs. 24 autres châteaux sont construits entre 1050 et 1100. Le château devient autant une place défensive contre les invasions qu’une résidence fixe construite par les châtelains gouvernant localement. Les premiers sont faits de terre ou de bois, puis on les construit peu à peu en pierre.
La noblesse devient une qualité de naissance, une qualité de sang ; les nobles ont du pouvoir et de la notoriété, suivant un mode de vie commun : le métier des armes.
Elle est composée par hiérarchie. Au sommet se trouvent les princes : ducs, comtes, marquis, etc. Suivent ensuite les châtelains, disposant du pouvoir du ban (pouvoir de juger), puis enfin les chevaliers ne possédant pas de château.

Ces différentes catégories sont liées par le système féodo-vassalique[3] : ce lien s’exprime par la cérémonie de l’hommage. Le seigneur plus faible se présente en tenue simple, désarmé, devant le seigneur plus puissant. Il place ses mains dans celles de son suzerain (Immixtio manuum), lui proclame : « je deviens ton homme », ce à quoi le suzerain répond : « je te reçois et te prends pour homme ». Les deux hommes s’embrassent sur la bouche (osculum). Le vassal posant ensuite la main sur la Bible ou sur une relique prête serment, jurant fidélité et loyauté envers son suzerain.
Le vassal doit assister son suzerain :
-d’abord financièrement, dans certaines circonstances : lorsque le fils aîné du seigneur est armée chevalier, lorsque la fille aîné de celui-ci se marie, quand le seigneur est fait « prisonnier » (le ravisseur exige en principe une rançon en échange de sa liberté) et quand le seigneur part en croisade (à partir de la fin du XI° siècle).
-puis militairement : il doit effectuer le service de garde dans le château du seigneur (l’auxilium, durant environ 1 mois), l’ost[4] et la chevauchée[5].
-le vassal doit conseiller son seigneur pour toutes les affaires importantes, y compris en justice.
-enfin, il est tenu de rester en paix avec son suzerain.
Le seigneur est à son tour tenu de défendre ses vassaux à d’assurer leur survie. Il leur concède donc un fief afin qu’ils puissent vivre de ces terres.

A partir de 7 ans, les garçons nobles apprennent le métier de chevalier, dans le château dun oncle ou d’un autre membre mâle de la famille.
A l’âge adulte, les nobles deviennent chevaliers lors de l’adoubement. Cette cérémonie consiste en une remise d’armes pour la personne à devenir chevalier : on lui remet son épée, ses éperons et surtout son cheval, d’où le mot « chevalier ».

Au XII° siècle, l’Eglise ajoute une messe, précédée d’une veillée - le futur chevalier passe la nuit à prier. La cérémonie a donc lieu lors d’une fête religieuse, en particulier le jour de Pentecôte[6].
A la suite de la cérémonie, le chevalier doit réussir diverses épreuves : la quintaine consiste à frapper à cheval un mannequin, muni d’un côté d’un bouclier et de l’autre d’une masse assez lourde, souvent un sac de sable. La difficulté réside du fait que le mannequin, une fois touché au bouclier, pivote. Le chevalier doit donc esquiver le sac de sable après avoir frappé le bouclier du mannequin ; en principe, il doit se coucher sur l’encolure du cheval, mais il peut également tenter de parer le coup avec son bouclier.

Les tournois permettent à ces chevaliers de s’entraîner à la guerre. Ils ont lieu notamment au nord de la France. Ce sont de véritables sports martiaux, se pratiquant surtout en équipe : de grands seigneurs recrutent des chevaliers se plaçant sous leur bannière.
Un tournoi dure généralement trois jours. De véritables batailles simulées s’y déroulent, dans le but de plaire aux spectateurs et surtout de pouvoir amasser des richesses. On cherche dans chaque camp à faire des prisonniers, mais des morts ont parfois lieu. Certaines zones – pour se ravitailler, boire, manger, etc. – sont neutres, où personne ne doit attaquer ni être attaqué.
A la fin, le héraut fait réunir les équipes et compte les prisonniers. Ces derniers sont libérés une fois la rançon payée.
Le chevalier se doit d’être généreux, de faire des cadeaux à d’autres, de faire donc preuve de largesse. Il ne doit pas montrer de l’attachement aux richesses, sous peine d'être considéré avare.


Du fait d’une pacification dans le royaume (fin des invasions vikings et sarrasines, instauration de la Paix de Dieu[7], etc.), la France jouit d’une relative croissance démographique.
Les mines se prolifèrent. L’artisanat de développe. Les forges apparaissent dans tous les villages.
Les villes se multiplient grâce aux échanges commerciaux. Les classes marchandes deviennent ainsi les nouvelles élites urbaines.
La majorité des villes du royaume de France comptent entre 2000 et 10000 habitants au XII° siècle. Paris en en compte environ 50 000.

Les outils, notamment agricoles, se perfectionnent. Les paysans se servent du bœuf pour tirer la charrue. Le collier d’épaule remplace le collier de cou, qui pouvait étrangler les bêtes. L’assolement triennal se met en place : pendant 2 ans les paysans travaillent une terre, et ils la laissent en jachère la troisième année, travaillant alors sur d’autres zones dont une laissée en jachère l’année précédente. Ils procèdent ainsi à une rotation. Pour les paysans les moins pauvres, cet assolement permet un accroissement de 25% de la production agricole. Ce système varie d’une région à une autre (par exemple, on laisse une terre en jachère pendant 2 ans), et certaines zones ne la pratiquent pas.
Assolement triennal type : sur une année, en vert, les terres cultivées ; en gris, les terres en jachère.

Les villages apparaissent souvent autour des châteaux. Les habitants sont capables d’élire des représentants qui peuvent parlementer avec le seigneur. A l’issue de ces échanges, des chartes de franchise (exemption de taxes, droits particuliers, etc.) peuvent être distribués.

Les paysans doivent payer un certain nombre d’impôts :
-la taille ou « tote », contrepartie de la protection du seigneur, impôt fixé par lui-même.
-les banalités, impôt obligatoire quand ils utilisent le moulin, le four, le pressoir du seigneur.
-les péages, sur certaines routes ou pour traverser un pont.
-des taxes diverses, comme le banvin (taxe sur le vin), le tonlieu (taxe de circulation), etc.
Le seigneur dispose également du droit de gîte. Les villageois sont tenus de l’héberger ainsi que sa suite,  le nombre pouvant atteindre des centaines.
En plus de ces impôts, les paysans doivent payer la dîme aux seigneurs ecclésiastiques (10% des récoltes) ainsi que la taille royale (impôt au roi).
La catégorie paysanne est divisée en plusieurs catégories : les alleutiers sont des paysans libres possédant leurs propres terres, sous la protection d’un seigneur. Les vilains sont également libres, mais ils sont tenanciers (ils dépendent du seigneur car ils « louent » des résidences). Les serfs, enfin, sont des paysans non-libres, privés de droits (ils ne peuvent être propriétaires, peuvent être vendus, etc.). Ce peut être des descendants des anciens esclaves sous les carolingiens ou des paysans qui le deviennent volontairement pour rembourser leurs dettes. Le servage est héréditaire. Ils sont soumis à des impôts spécifiques :
-le chevage, impôt symbolique de 2 deniers par an.
-la taille, différente de la taille citée précédemment.
-la mainmorte. Le fils d’un serf doit payer au seigneur pour cultiver la terre de son père.
-le formariage. Si un serf marie sa fille à un autre serf n’appartenant pas à la seigneurie, il doit payer une taxe à son seigneur.


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[1] Soldat romain, Saint Martin a offert une partie de sa cape à un pauvre. Le Christ lui apparaît en songe, vêtu de cette cape, la nuit suivante. La relique conservée dans cette abbaye est l’autre moitié de la cape, celle qu’il n’a pu offrir.
[2] Cette relique a été malheureusement détruite à la Révolution française de 1789.
[3] Contrairement à la relation vassalique, une relation féodo-vassalique implique que le suzerain accorde des terres et un château à son vassal lors de la cérémonie de l’hommage.
[4] L’ost désigne une attaque longue et préparée. Le vassal doit participer au moins 40 jours au combat (sachant qu’on ne se bat ni durant les fêtes religieuses ni du samedi jusqu’au lundi, cela correspond à environ trois mois au total).
[5] La chevauchée est une expédition éclair, de courte durée.
[6] Ce choix est très symbolique car cette fête religieuse célèbre le jour où l’Esprit Saint est descendu sur les Apôtres, disciples du Christ, afin qu’ils puissent répandre la Bonne Nouvelle dans le monde méditerranéen. Dans le cas de l’adoubement, symboliquement, Dieu confie au chevalier la mission de protéger la société.
[7] Principe institué par l’Eglise qui exige une paix entre fidèles catholiques. Reprochant aux nobles de se faire la guerre, les ecclésiastiques les menacent d’anathème.

lundi 12 mars 2018

Le Haut Moyen Âge (476-987) - Troisième partie : les Carolingiens

Pour lire la deuxième partie du chapitre, cliquez ici.
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C) La dynastie des Carolingiens (VIII°-X° siècle)

Les « Carolingiens » désignent les Pippinides gouvernant le royaume des Francs après les Mérovingiens. Le terme « carolingien » provient de Charlemagne (Carolus Magnus, littéralement Charles le Grand en latin), roi puis empereur célèbre dans l’histoire de France.


1) Charlemagne, roi des Francs (768-800) puis empereur d’Occident (800-814)

Partagé en 768, le royaume est réunifié après la mort de Carloman, sous le règne de Charles. Il poursuit alors la politique territoriale de son père. Il conquiert aisément la Lombardie en 774. Il soumet la Saxe en 779, puis les Bavarois en 787.

Il est couronné empereur d’Occident par le pape Léon III le 25 décembre 800 (le jour de Noël), à Rome. Charles le Grand se retrouve à la tête d’un empire immense, romanisé et catholicisé, s’étendant de la Gaule à la Germanie (au nord), et jusqu’à l’Italie (au sud). Cet empire est évidemment bien hétérogène. Par exemple, les langues divergent selon les régions : on retrouve des langues romanes en Francie ou en Septimanie et des langues germaniques en Saxe ou en Bavière. Les coutumes ne sont pas les mêmes : les Aquitains ont tendance à se révolter fréquemment et les Francs les méprisent.
Il faut donc décentraliser l’empire. Dans ce but, Charlemagne nomme des gouverneurs au sein de sa famille. Son fils Louis est par ailleurs roi d’Aquitaine. Celui-ci dispose, tout comme son père, d’une cour et d’un palais. Il est cependant étroitement surveillé par Charlemagne.
C’est sous le règne de Charlemagne où des réformes importantes sont décidées : c’est ce qu’on appelle la « renaissance carolingienne ».
-Sur le plan militaire, tous les hommes libres doivent participer au combat. Le service militaire d’ost est établi durant cette période. Il est censé durer entre 3 et 6 mois par an.

-Sur le plan économique, les prix sont plus régulés et les marchés locaux sont plus encadrés. Le capitulaire de Nimègue, promulgué en 806, définit le juste prix. L’usure (prêt à intérêts) est désormais interdite. Il prévoit en outre un contrôle des poids et des mesures. En 794, un nouveau système monétaire se met en place : une livre, dont le poids est porté à 400 grammes, correspond à 20 sous – un sou équivalant à 12 deniers – et donc à 240 deniers. La circulation des biens est désormais contrôlée. Par exemple, en 800, Charlemagne décrète notamment que les tenanciers des domaines royaux (les personnes jouissant temporairement des terres du roi) ne peuvent aller vendre au marché. A partir de 802, la vente nocturne des vases précieux, des chevaux et des esclaves est interdite.

-Sur le plan religieux, l’Eglise est hiérarchisée dès cette période. Les archevêques ou évêques métropolitains réaffirment leur autorité sur les autres évêques. Ces derniers doivent désormais subdiviser leurs diocèses en archiprêtré ou en archidiaconé. Sous l’impulsion de Benoît d’Aniane (750-821), les moines pratiquent la règle bénédictine[1].

-Sur le plan intellectuel, Alcuin (730-804), ami et conseiller de Charlemagne, réforme l’enseignement et anime l’Académie palatine à Aix-la-Chapelle – capitale de l’empire à partir de 807 – un cercle de lettrés groupant les intellectuels du royaume ; elle forme par la suite ses propres élèves.

L’Admonitio Generalis en 789 met en place une école dans chaque diocèse et dans chaque monastère. Dans l’article 80, Charlemagne recommande l’usage du chant grégorien. A la fin du VIII° siècle, les campagnes se voient doter d’écoles et dès 803 la scolarisation devient obligatoire. Selon Théodulf (755-820), le trivium devient la base de l’enseignement : ce cursus comprend la grammaire, la rhétorique (science du discours) et la dialectique (art du dialogue et de la discussion). Aux côtés du trivium se trouve le quadrivium. Ce cursus, équivalant à l’enseignement supérieur, comprend l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astrologie.

Enfin, Charlemagne impose une nouvelle forme d’écriture dite « la minuscule caroline », plus lisible et plus facile à tracer que l’ancienne écriture. Des ateliers d’écritures, scriptoria, sont implantés dans les monastères. Des moines y copient notamment des textes anciens ou contemporains. Ces ateliers sont plus actifs en Bourgogne et en Loire.

A la mort de Charlemagne en 814, Louis le Pieux hérite de l’empire franc. Il poursuit les réformes de son père dans tous les domaines. Par exemple, dans le domaine économique, les ventes se font obligatoirement sur les marchés publics dès 820 et les marchands d’Aix sont protégés à partir de 828. Sous son règne, les résultats des réformes entreprises par Charlemagne apparaissent : les auteurs antiques sont à nouveau découverts, le nombre de lettrés augmente et les bibliothèques réapparaissent. On y trouve divers ouvrages : la Bible, la musique, la géographie, la grammaire, la poésie, etc.


2) Vers un nouveau partage du royaume

Louis le Pieux prévoit déjà en 817 un partage patrimonial de l’empire entre ses fils dans l’Ordinatio Imperii : Lothaire, l’aîné, devrait recevoir la Neustrie, l’Austrasie, la Provence et la Lombardie. Louis aurait la Bavière et Pépin l’Aquitaine. Ces deux derniers devraient être des rois soumis à leur frère aîné, le futur unique empereur.

Ce partage rompt avec les coutumes germaniques, ce qui aboutit à une révolte en Italie, mené par Bernard, le neveu de Louis le Pieux. La répression est sanglante, Bernard est d’abord condamné à mort. Finalement l’empereur le gracie et lui crève les yeux, le conduisant malgré tout à sa mort deux jours plus tard. Louis fait aussitôt tondre les fils illégitimes de Charlemagne avant de les envoyer au monastère. En 822, il fléchit, les rappelle et s’humilie publiquement en faisant pénitence à Attigny.

L’épouse de Louis le Pieux, Ermengarde de Hesbaye, meurt en 818. Le souverain se remarie avec Judith de Bavière. De cette union naît un fils Charles. Louis doit préparer un nouveau partage entre ses fils.
A l’assemblée de Worms tenue en 829, le souverain accorderait des territoires à Charles. Lothaire est envoyé en Italie et le personnel du palais est remplacé par des partisans de Judith. Les autres frères se révoltent, chassent Judith et ses partisans. Lothaire s’empare alors du pouvoir. Son père s’exile en Germanie. A l’issue de l’assemblée de Nimègue en 830, Lothaire se voit officiellement conserver les territoires de l’Italie.

En 833, Lothaire forme une coalition avec ses frères Pépin et Louis, soutenue par le pape. Les fidèles de Louis le Pieux l’abandonnent au fur et à mesure vers Troyes : c’est le « Champ du Mensonge ». Charles est de nouveau envoyé dans un monastère. L’empereur est contraint d’effectuer une pénitence publique, aboutissant à sa déposition. Lothaire devient le nouvel empereur. La guerre civile reprend entre les frères. Lothaire est finalement vaincu et Louis le Pieux reprend le trône en 835.
L’un de ses fils, Pépin, meurt en 838. L’empereur meurt peu après en 840.
Lothaire s’empare d’Aix-la-Chapelle avant de se proclamer empereur. Charles et Louis le Germanique s’allient contre lui. A Strasbourg en 842, ils prêtent le célèbre serment : Louis prononce son serment en langue romane :

« Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit[2]. »

A son tour, Charles promet en langue germanique :

« In Godes minna ind in thes christianes folches ind unser bedhero gealtnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got geuuizci indi mahd furgibit, so haldih tesan minan bruodher, soso man mit rehtu sinan bruodher scal, in thiu, thaz er mig sosoma duo ; indi mit Ludheren in nohheiniu thing ne gegango, zhe minan uuillon imo ce scadhen uuerhen[3]. »

Après le serment de l’un, les troupes de l’autre jurent que si leur seigneur ne tient pas parole, ils ne l’aideront pas contre le frère trahi.

En 843 a lieu le partage suite au traité de Verdun : la Francie est partagée en trois. Louis obtient la Germanie, ou Francie orientale ; Lothaire reçoit la Francie médiane, Charles détient la Francie occidentale.

Le partage de l'empire suite au traité de Verdun (843)

De grands intellectuels apparaissent cependant à la seconde moitié du IX° siècle. C’est le cas de Raban Maur (780-856), surnommé le « précepteur de la Germanie », qui est formé à Aix-la-Chapelle (797), devient professeur et abbé à partir de 822, et ce jusqu’en 842. Soutenant Lothaire, son souverain Louis le Germanique le punit et lui confisque son abbaye. Finalement, il lui pardonne et le nomme archevêque de Mayence.

A la mort de Lothaire en 855, les deux frères restants se partagent son royaume : Charles s’empare de la Lotharingie en 870, puis de l’Italie en 875, puis se fait sacrer et couronner empereur à Rome.


Traité de Meerssen en 870 : Charles et Louis se partagent la Lotharingie.
Après la mort de Louis le Germanique en 876, il cherche à s’emparer de la partie orientale, sans succès.


3) L’affaiblissement du pouvoir royal

Le système de la vassalité montre des limites une fois que la conjoncture devient défavorable : les souverains, manquant de terres et de revenus, ne peuvent se faire de fidèles. A leur mort, les vassaux sont censés confier tous les bénéfices concédés par leurs suzerains à ces derniers. Or l’idée d’hérédité et d’inaliénabilité des bénéfices se propage.
Le royaume franc subit des raids vikings[4] au nord et doit contenir les sarrasins[5] au sud.
La fin du IX° et le X° siècle ne sont pas cependant une période uniquement obscure. Des progrès techniques ont lieu : les marais commencent à être asséchés, on repeuple des espaces autrefois laissés à l’abandon… Le fer à cheval connaît son apparition à cette époque tout autant que la charrue à roue. Les seigneurs font construire les premiers châteaux, les mottes castrales (en terre ou en bois). La féodalité[6] connaît ses prémisses : le roi doit compter sur la noblesse locale pour défendre le territoire contre les invasions, leur conférant ainsi du pouvoir envers les populations.

Le christianisme s’étend en Europe Centrale[7] et en Europe du Nord : les Russes, les Polonais et les Scandinaves se convertissent progressivement.




[1] Règle rédigée par Saint Benoît, de Nursie (VI° siècle).
[2] « Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d'aujourd'hui, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l'équité, à condition qu'il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles. »
[3] « Pour l'amour de Dieu et pour le salut du peuple chrétien et notre salut à tous deux, à partir de ce jour dorénavant, autant que Dieu m'en donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère, comme on doit selon l'équité secourir son frère, à condition qu'il en fasse autant pour moi, et je n'entrerai avec Lothaire en aucun arrangement qui, de ma volonté, puisse lui être dommageable. »
[4] Par exemple, Paris est assiégé entre 885 et 886 par les Normands (Norse Men, les Hommes du Nord). Le roi Charles le Gros (881-888) doit verser un tribut de 700 livres et leur accorde le droit de séjourner en Bourgogne.
[5] Leurs armées ont débarqué en Sicile, puis se sont propagées en Italie, pillant des monastères, puis remontent le Rhône.
[6] Du latin médiéval feodum (fief, terres), ce concept renvoie à un système pyramidal au sommet duquel se trouve le roi, puis suivent les grands seigneurs, assistés par des seigneurs plus faibles (les vassaux), et ainsi de suite.
[7] A la seconde moitié du IX° siècle, en Grande-Moravie (Hongrie, Tchéquie et Slovaquie actuelle), les frères Cyrille et Méthode accomplissent une mission évangélique et inventent l’alphabet slavon.

lundi 26 février 2018

Le Haut Moyen Âge (476-987) - Deuxième partie : les Mérovingiens

Pour lire la première partie du chapitre, cliquez ici.
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B) La dynastie des Mérovingiens (V°-VIII° siècle)

Le terme « mérovingiens » provient de Mérovée, grand-père semi-mythique de Clovis (littéralement, « le combattant réputé »).


1) Une période de conflits familiaux

Le royaume franc, ayant annexé la Burgondie (ou Bourgogne) en 533 et la Provence en 536, est réunifié après la mort des frères de Clotaire Ier. En 561 a lieu un nouveau partage entre ses fils : Caribert reçoit le royaume de Paris (en jaune), Gontran reçoit la Bourgogne ainsi qu’une partie du royaume d’Orléans (en vert), Sigebert Ier celui de Reims (bleu), et Chilpéric Ier celui de Soissons (en rouge).


Caribert meurt prématurément en 567, les trois autres frères se partagent donc son royaume.


La deuxième moitié du VI° siècle est profondément marqué par une querelle familiale entre Sigebert et Chilpéric. La maîtresse de ce dernier, Frédégonde, fait assassiner son épouse Galswinthe, une princesse wisigothique. L’épouse de Sigebert lui demande que ce meurtre soit réparé par une compensation (elle était la sœur de Galswinthe). Chilpéric ne respecte pas ses engagements, déclenchant ainsi une guerre fratricide. En 575, Sigebert Ier est assassiné. Son fils Childebert II devient roi d’Austrasie (région nord-est de France).

A son tour, Chilpéric meurt assassiné en 584. On soupçonne Brunehaut d’avoir organisé cet assassinat. En 596, le fils de Sigebert, Childebert II, meurt empoisonné. Ce meurtre est sans doute commandité par Frédégonde. Cette faide[1] se termine avec l’exécution de Brunehaut par Clotaire II en 613. Celui-ci réunifie à nouveau le royaume des Francs, récupérant l’Austrasie (nord-est de la France), la Neustrie (nord-ouest) et la Bourgogne.

Le règne de son fils Dagobert Ier (629-639) marque cependant une période de paix et d’apogée du royaume franc. Sur des monnaies, il est représenté en romain, avec les cheveux courts, portant un diadème et le manteau impérial.
A cette période, le palais devient une véritable école de cadres. Des enfants d’élites y sont envoyés pour recevoir une excellente éducation : ce sont les « nourris » (nutriti) du roi, c’est-à-dire ses amis. Ce système sert notamment à former des évêques et des abbés. C’est le cas de Rusticus, évêque de Rodez, déjà sous le règne de Clotaire II. Ouen devient quant à lui évêque de Rouen.


2) Les « rois fainéants »

Après la mort de Dagobert Ier, le royaume est à nouveau divisé en trois royaumes : la Neustrie, l’Austrasie et la Bourgogne. Sigebert III obtient seulement l’Austrasie, Clovis II reçoit la Neustrie et la Bourgogne. Ils sont toutefois jeunes pour pouvoir régner. En Austrasie, le maire du palais gouverne au nom de Sigebert III alors qu'en Neustrie, la reine règne. La Bourgogne est quant à elle régie par l’aristocratie locale. C’est une période d’instabilité où se succèdent coups de force, exils, meurtres, etc.

A la mort de Sigebert III en 656, le majordomus (maire du palais) Grimoald[2] impose son fils Childebert, fils adoptif de Sigebert III, comme roi d’Austrasie[3]. Sigebert a cependant un fils légitime, Dagobert II. Grimoald le fait exiler dans un monastère, mais lui et Childebert III sont tués peu après en Neustrie. Childéric II, fils de Clovis II, devient roi d’Austrasie à partir de 662, puis devient roi de tous les Francs entre 673 et 675. Il finit assassiné. Dagobert II lui succède, mais il est également assassiné, trois ans plus tard.

Du fait des troubles internes, les rois ne mènent plus de campagnes d’expansion. Ils offrent des terres aux nobles. Ces derniers deviennent ainsi plus influents et se créent des réseaux, se trouvant des fidèles et contribuant à la naissance de la vassalité[4].


3) L’avènement d’une nouvelle dynastie

Le pouvoir royal s’affaiblit progressivement au profit des maires du palais, en particulier la famille des Pippinides.
Charles de Herstal (686-741), dit postérieurement « le Martel », devient maire du palais d’Austrasie en 717 après avoir vaincu les Neustriens de Chilpéric II (à Amblève en 716 et à Vinchy en 717).
Au sud, les Maures s’avancent progressivement. En 711, ils se sont emparés de la péninsule ibérique (Espagne et Portugal). En 720, ils ont envahi la Septimanie (Languedoc actuelle). Carcassonne est prise en 724, puis vient le tour d’Autun en 725. Le roi Eudes d’Aquitaine est vaincu en 732. Charles Martel repousse les envahisseurs le 25 octobre de la même année à Poitiers, puis reconquiert l’Aquitaine, la Bourgogne, la Provence et la Septimanie.

Son fils Pépin III, dit postérieurement le Bref, maire du palais d’Austrasie, partage le pouvoir avec son frère Carloman. Après avoir écrasé les révoltes locales, ils rétablissent la dynastie mérovingienne en plaçant sur le trône Childéric III. Luttant contre le paganisme, ils affermissent les relations avec la papauté – le pape étant l'autorité suprême de l’Eglise catholique, l’évêque de Rome – et entreprennent des réformes sur les institutions ecclésiastiques. Par exemple, les clercs ne peuvent plus porter d’arme et ne doivent plus combattre, ni chasser, ni habiter avec une femme ou mener une vie dissolue. On prévoit des peines sévères : les prêtres ne respectant pas ces consignes sont emprisonnés, les moniales sont tondues, etc.

Carloman abdique en 747, laissant Pépin seul maître du monde d’Occident. Il demande le soutien au pape Zacharie afin de déposer Childéric III. Le souverain pontife lui répond favorablement[5], cherchant désespérément un allié puissant pour battre les Lombards en Italie. Pépin dépose aussitôt Childéric et le fait tondre avant de l’exiler dans un monastère. En 751 il se fait élire roi par les Grands du royaume franc et se fait sacrer par les évêques.

Le nouveau roi aide le pape à repousser les Lombards. Il lance également plusieurs campagnes militaires contre les musulmans. Il parvient alors à étendre son empire jusqu’aux Pyrénées.
Il poursuit les réformes ecclésiastiques : par exemple, il met en place la dîme[6]. Le culte est enfin romanisé.

Le royaume franc rayonne sur l’Europe : l’empereur byzantin Constantin V envoie des émissaires et des théologiens à la cour de Pépin. Les califes abbassides entretiennent également des relations cordiales avec le roi franc.

Pépin meurt en 768, cédant le pouvoir à ses deux fils, Carloman et Charles.


Pour lire la troisième partie, cliquez ici.



[1] Pratique germanique qui désigne un système de vengeance privé entre deux familles. Si un membre d’une famille est tué, cette famille a le droit mais surtout le devoir de vengeance sur le meurtrier ou ses parents. C’est un des moyens de régler les conflits entre différents clans.
[2] Ce personnage est issu d’une famille aristocratique, les Pippinides (du nom de l’ancêtre Pépin de Landen). Nous traiterons de cette famille très importante dans l’histoire à la troisième section.
[3] Selon l’auteur du Liber Historiae Francorum (Livre d’Histoire des Francs).
[4] Le vassal ou vassus (le petit) fait hommage à un homme plus puissant. Il entre à son service afin de bénéficier de sa protection.
[5] Il écrit notamment : « celui qui exerce véritablement le pouvoir porte le titre de roi ».
[6] Impôt en nature : les paysans remettent 10% des récoltes aux ecclésiastiques.